[FONT=Arial][SIZE=7][SIZE=14][SIZE=7][COLOR=red]L’OUBLIE DU PASSE
INTRODUCTION
Le bruit de la terre sur le bois lui fit relever la tête et ouvrir les yeux. La brume de son esprit s’était déposée sur ses lunettes sombres qu’il enleva aussitôt pour les essuyer. Paul put discerner le soleil qui dépliait sur la mer Tyrrhénienne, étrangement calme pour la saison, une immense nappe aveuglante d’une fluorescence orangée. Les cyprès, tels des gardiens immobiles désignaient les cieux de leurs cimes. Ils l’instiguèrent à regarder l’unique nuage qui enveloppait de ses ailes blanches, l’arcane de cet instant si mystérieux. Plus bas sur Lipari, la plus proche des îles Eoliennes, la fumée d’une carrière de pierre ponce répandait avec délicatesse un pale linceul. Au loin, le Monté Aria, montagne partiellement dénudée, laissait apparaître ses longues dents de pierre, souriant à la vie. Sur ses flancs, les petits chemins descendant à la vallée des Monstres demeuraient encore emprunts de l’humidité de leur nuit secrètement agitée. Se sauvaient-ils pour aller écouter les symphonies nocturnes que donne le plateau de la Harpe, sommet où le grand chef d’orchestre Eole donne parfois rendez-vous à ses plus illustres musiciens : Grécale, Libeccio, Sirocco et Tramontane ? Seule la lune, unique témoin, pourrait nous révéler où vont ces sentiers pour encore transpirer au petit matin, mais hélas, elle n’est jamais très loquace. L’astre de vie, profitant de l’opportunité de cette situation s’amusait avec ses rayons à les faire rougir à sa guise et selon son humeur. Sous ses pinceaux, ils se métamorphosaient en de magnifiques rubans de fête, enlaçant avec respect et dilection ce massif volcanique escarpé qui les soutenait par tous les temps. Ainsi emballé d’amour, ce mont s’offrait aux esprits les plus sensibles comme un présent des plus mystiques. Au levant, un lac de boue aquifère indisciplinée mais guérisseuse bouillonnait encore sous l’antique impulsion de Vulcain, ce Dieu qui offrit son nom à cette île. Toute la nature semblait vouloir délivrer à Paul un message de tendresse, déployant pour cela une mise en scène surpassant celles des productions hollywoodiennes de la grande époque. Comme une mère qui réconforte et apaise son enfant. Une mère ! Ce mot n’avait plus aucune résonance en lui, même au plus profond de son être. Depuis ce matin où adolescent, profitant de l’absence de ses parents, il chercha un paquet de cigarettes dans le buffet de la salle à manger et tomba pour la première fois sur le livret de famille. Oubliant son envie de fumée, il le feuilleta et s’arrêta à la page où figurait son prénom. Sa surprise fût douloureuse ! Il lut une date de naissance différente de la sienne et la mention « DECEDE LE 19 AVRIL 1962 ». Soudain, une vague de chaleur déferla en lui, chassant en grande partie ses repères. Quand il referma ce carnet éloquent, un fossé s’était creusé. Ce trou d’enfance le perturba et malgré lui, le propulsa à l’âge adulte.
- On a volé ton enfance ! s’étonna-t-il d’entendre intérieurement.
Oiseau tombé du nid, son cœur s’appesantit et se retourna dans sa poitrine. Sur le ring de la vie, il prit ce coup bas du destin en pleine face.
- Je porte le nom d’un mort ! Je ne suis personne, ruminait-il en cachant son visage devenu diaphane de ses mains moites. Lui qui s’était toujours vu dans le regard clair de sa « mère » comme un enfant de prédilection, abandonna assurance et certitudes. Jamais il n’osa parler à quiconque de sa découverte. Le soir, en se couchant, il était persuadé que le soleil ne se lèverait plus sur son avenir. Ne pouvant plus faire barrage aux flots de ses émotions, il se jeta sur son lit. Sa tête s’échouant sur l’oreiller, Paul pleura à chaudes larmes irrépressibles. La légère brise marine le ramena dans l’instant présent. Il était seul avec le prêtre qui psalmodiait dans un phrasé particulier et un râle venu des entrailles de la terre. Dans ce petit cimetière, toutes les tombes paraissaient vides. Toutes sauf une qui était fraîchement et abondamment fleurie.
- Ca doit être celle du padre Nico pensa Paul.
En effet, ce matin dès son débarquement sur Vulcano, malgré son retard, il chercha en vain à acheter des fleurs pour les obsèques. Lorsque, enfin, il trouva l’unique fleuriste, fiorista nini avait apposé sur la porte d’entrée de sa modeste boutique, CHUISO, FERME. La veille, elle avait été dévalisée de tout ce qui pouvait ressembler, de près comme de loin, à une plante. L’échoppe ne contenait plus que des vases vides et tristes d’attendre leurs prochaines pensionnaires qui se faisaient déjà tant désirer. Ici, les livraisons n’avaient lieu qu’une fois par semaine.
- E morte padre Nico ! lui lança en passant un pécheur tout de noir vêtu.
Grand amateur d’opéra italien, il fut aisé pour Paul de le traduire. « Le père Nico est mort ! »
Ce n’est qu’à la fin de la cérémonie qu’il réalisa que le cercueil reposait depuis son arrivée dans sa sépulture. D’un geste ample et d’une infinie lenteur, l’ecclésiastique lui montra une pelle. Il comprit qu’il devait recouvrir le cercueil de cette terre très fine, grise de cendre, amassée en cône, là, à proximité du trou. Devant son regard d’une intensité surnaturelle où se mêlait la glace et le feu, il saisit le manche de l’outil sans réfléchir et se mit au travail avec célérité. Au bout de quelques pelletées, il s’arrêta, ôta sa bague qui lui faisait mal, la mit dans sa poche et repris sa mission. Ce bijou, revêtu d’un symbole, lui avait été offert pour ses neuf ans selon une tradition familiale dont personne n’avait pu lui fournir véritablement d’explications rationnelles. Et pour cause ! Evidemment trop grande pour ses doigts d’enfant, elle avait immédiatement rejoint son écrin pour être déposée dans le meuble à vitrine, tenu sous clefs, à côtés des trophées de billard français gagnés par son « père ». Aujourd’hui, il la portait pour la première fois. Pendant qu’il exécutait sa tâche, Paul analysait la raison pour laquelle il s’était décidé à venir assister à l’enterrement de cet inconnu dont il ne savait rien : s’agissait-il d’un homme, d’une femme ? Il s’était plu à croire que cela devait avoir un rapport avec ses origines méconnues. En fait, il pensait qu’un de ses parents biologiques était allongé dans ce long coffre. Devant ce trou maintenant comblé, il avait maintenant plus que conscience qu’il lui fallait revenir à son passé pour libérer son présent et, enfin, étouffer le bruit de ce silence.
« Mais voilà ! Où est mon passé ? »
Une autre question le mettait à quia : par quel enchantement avait-il reçu les billets d’avion pour l’Italie qui accompagnaient ce curieux courrier non signé lui faisant part du décès ? Le format et la vétusté de l’enveloppe non timbrée et, de plus, revêtue d’une écriture différente de celle de la lettre, contribuèrent à le décider à accepter la funèbre invitation. Et puis, découvrir la patrie de Verdi, de Puccini, de Rossini… qu’il ne connaissait pas, l’excitait beaucoup.
Il reposa la pelle et remit aussitôt sa bague. A son grand étonnement, il se retrouva seul. Par un coup de baguette magique, l’ecclésial avait disparu. Il le chercha des yeux. Personne en vue. Si, là-bas, dans l’ombre que déposaient les pins parasol : l’image furtive d’une femme ou plus précisément d’une paire de jambes lumineuses se déplaçant avec la grâce et l’agilité d’une mante religieuse. Mais, cette allure éthérée distinguée ne lui paraissait pas étrangère. Vision spectrale ? Il secoua la tête pour s’assurer qu’il n’était pas victime d’un mirage. Il faut dire que depuis le moment où il avait pris l’engagement d’entreprendre ce voyage, sa vie s’accélérait et prenait une toute autre direction…